Immédiatement après le mot "significatif", et sans davantage crier gare, Hannah Arendt peut tranquillement nous asséner ceci, à propos d'une Chine dont elle vient d'avouer qu'au moment où elle écrit la préface qui nous occupe, elle ne sait rien, faute de "transfuges" :
     "Dix-sept ans après [1949, date de la prise de pouvoir de Mao], le peu que nous savons d'une manière certaine indique des différences essentielles : après une phase très sanglante - le nombre des victimes au cours des premières années de la dictature peut être évalué à quinze millions, soit environ 3% de la population en 1949, rien d'une amplitude comparable aux pertes en vies humaines de la "seconde révolution" de Staline - et après la disparition de toute opposition organisée, il n'y a pas eu accroissement de la terreur, pas de massacre d'innocents, pas de recours à la catégorie d'"ennemis objectifs", pas de procès-spectacles, en dépit d'un grand nombre de confessions publiques et d'"autocritiques", et pas de crimes de droit commun."

     Puisqu'il n'y a aucune preuve documentaire et pas de "transfuges" en ce qui concerne la Chine, le spectacle des Guignols du "totalitarisme" peut immédiatement commencer par le cas, justement, de la Chine. D'une manière "certaine", voici deux chapeaux. Sous le premier nous voyons effectivement un lapin qui "peut être évalué" à quinze millions de victimes. Après tout ce temps d'incertitude, la réussite de cette addition ne peut que nous rassurer, puisque c'est bien ce "con" pensait : le totalitarisme se définit, avant toute preuve, avant toute recherche documentaire (puisqu'il n'y a pas de documents), par le fait que, rien que sous un chapeau, il peut produire des millions de victimes, et dans ce cas-ci, précisément quinze... Une fois ôté le chapeau, il est vrai qu'il est assez facile de les compter, d'en connaître l'identité, la provenance, les raisons de leur transformation en victimes par le totalitarisme sanguinaire...

     Mais nous sommes tout de même déçus... 3%, c'est un peu pas assez. L'absence totale de documents nous facilite la tâche... Alors comment expliquer que nous ne poussions pas un peu plus loin le bouchon?... C'est que ce n'est pas vraiment la Chine qui intéresse Hannah Arendt... Rappelons qu'avec elle, nous ne sommes encore qu'aux environs de la fin des années 60. Et donc, en ce temps-là, la Chine...

     Ainsi, faisons preuve de générosité avec ce "totalitarisme-là" : "S'il s'agissait de terreur - et c'était très certainement le cas - c'était une terreur d'un genre différent ; quels qu'en soient les résultats, elle  n'a pas décimé la population." (page 199) Dommage, le coup du lapin sous le chapeau n'en aurait été que plus retentissant. Mais, rassurons la petite Hannah : pour la Chine totalitaire, ce n'était sans doute que partie remise... Malheureusement, pour le Tibet d'aujourd'hui, nous n'avons plus de chapeau...

     Puisque nous avons réussi à saisir la "terreur - et c'était très certainement le cas" par une oreille, voyons en quoi elle consiste. En effet, dès après le bout de phrase concédant ce fait qu'"elle n'a pas décimé la population", nous allons découvrir en quoi elle consiste. D'avance, nous en avons des frissons : "L'intérêt national, le bien-être du peuple tout entier, est resté le critère décisif dans les affaires intérieures comme dans les affaires étrangères : c'est ce qui a permis au pays, sans aucune aide extérieure, de se développer dans la paix et d'éviter le retour de désastres comme la famine et les inondations auxquelles il était autrefois soumis comme les autres pays asiatiques ; [...]." (page 199)

     On dirait que Hannah, la gentille petite tigresse du "totalitarisme" a reçu son goûter de quatre heures : elle ronronne doucement devant ses petites poupées chinoises... que voici provenir d'un peuple tout entier...