Les crimes de Staline... Quelles preuves ?

16 juin 2012

1. Lecture commentée du livre d'Hannah Arendt : "Les Origines du totalitarisme"

2 - Hannah Arendt - elle-même      

    Rejoignez-nous sur notre nouveau site :

   http://unefrancearefaire.com

                                                    

 

 

 

     Dans la "Préface" - datée de la période juin 1966-novembre 1971 - de son livre "Les Origines du totalitarisme" (Quarto Gallimard, 2002) dont le manuscrit avait été achevé à l'automne 1949, Hannah Arendt nous avoue que depuis cette fin des années quarante : 
    "Seule addition importante à nos connaissances, le contenu des archives de Smolensk (publiées en 1958 par Merle Fainsod) a montré à quel point la pénurie du matériel documentaire et statistique le plus élémentaire demeure l'obstacle décisif à toutes les recherches sur cette période [1929-1953] de l'histoire de la Russie." (page 198)

     "Obstacle décisif" : "la pénurie du matériel documentaire et statistique le plus élémentaire". C'est effectivement énorme!... Et ceci au moins jusqu'en 1958, cinq ans après la mort du "tyran". Or, la période retenue, 1929-1953, est justement celle qui, selon Hannah Arendt, couvre les années de règne sans partage de Staline.

     Ainsi la pénurie que révèle le contenu des archives de Smolensk, ne fait-elle que conforter la pénurie manifestée par l'ensemble des documents déjà rassemblés avant elles...

     Il y a, déjà là, de quoi piquer notre curiosité!...

     D'autant que nous parlons d'un livre dont le manuscrit a été achevé en 1949, pour être édité en 1951 : d'où tirait-il la documentation qui lui a permis de mettre en cause l'URSS de Staline?...

     (Voir la suite immédiatement après la présentation du livre "Quand le capital se joue du travail - Chronique d'un désastre permanent" dont sont extraites les quelques pages qui peuvent être lues ici...)

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13 juin 2012

1bis. Nouvelle parution

Les Editions Paroles Vives annoncent 

la parution de

1 - 1ère de Couv

 

 

478 pages, cousu, 29 euros (port compris)

Première partie : En marche vers le travail souverain? (1943-1947)

Deuxième partie : Entre U.S.A. et U.R.S.S. (1917-1945)

Troisième partie : Le lasso du plan Marshall

Quatrième partie : Staline accusé sans preuves (Hannah Arendt)

Cinquième partie : Une autre hiérarchie raciale (Hannah Arendt)

Sixième partie : Les à-peu-près d'un prix Nobel d'économie

Septième partie : Petite histoire de la propriété

 

Pour atteindre la page de commande et de paiement,

c'est ici.

 

 

Jean-Jacques Poignant-Gaunel, auteur du blog "Le Merle Moqueur",

nous écrit :

1 - J

 

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2. Entretiens avec Marx, Engels, Lénine

     Avant d'entrer dans les détails de ce que permet de découvrir une analyse attentive des pages qu'Hannah Arendt a consacrées aux crimes de Staline et, à travers eux, à la mise en scène de ce qu'elle appelle le "totalitarisme", il faut tout de suite souligner l'urgence à laquelle cette idéologue se trouvait, semble-t-il, soumise, puisque, ainsi qu'elle l'écrit dans cette même préface, elle s'est mise à la tâche dès 1945... qui est l'année du triomphe tous azimuts de... Staline.

      Désormais, c'est entendu, il n'y a plus d'U.R.S.S. Abstraction faite de l'éventuel rôle d'une Chine encore très lointaine et qui n'a rien de comparable dans ses modalités d'action extérieure et intérieure, il paraît que le communisme est mort de sa belle mort en Europe. Il n'y aurait plus d'avenir que pour le mode capitaliste de production et d'échange, et pour l'exploitation qui va avec : voici donc quelques dizaines de millions de chômeurs et de chômeuses...

     Mais d'où vient qu'en 1945, l'U.R.S.S. ait pu apparaître comme le grand vainqueur de la Seconde guerre mondiale? Et d'où vient que, moins de cinquante ans plus tard, elle se soit retrouvée à genoux?

     Une partie de la réponse se trouve dans le livre d'Hannah Arendt et dans la voie qu'il a ouverte. C'est ce que nous allons essayer de voir ici.

     Il faut cependant indiquer que ni Staline, ni l'U.R.S.S. ne sont nés spontanément dans l'Histoire du monde. L'un comme l'autre sont le fruit indirect d'un travail d'analyse mené par trois personnages dont il est possible de présenter les convergences en leur donnant l'occasion de revivre devant nous, mais en présence de militants de leur temps qui seraient venus les questionner sur l'état de leurs travaux aux différentes époques de leur parcours intellectuel et politique : Marx, Engels, Lénine.

     C'est le sujet du livre "Entretiens avec Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Lénine"...

14 - E

     

         Michel J. Cuny                             

         Editions Paroles Vives

         2008

         (459 pages, 29 € ) peut être commandé

         directement par courriel (sur ce blog, tout en haut, à droite).

         Pour atteindre la page de commande et de paiement,

                                   c'est ici.

 

 

     Il se présente lui-même ainsi :
     "Comment Karl Marx aurait-il répondu aux questions que serait venu lui poser, en 1848, puis en 1852, en 1866, en 1870, et enfin en 1875, un jeune visiteur français, lui-même emporté corps et âme, d'abord par la révolution de 1848 puis, vingt-trois ans plus tard, par la Commune de Paris?

    
Après la disparition de l'auteur du Capital en 1883, qu'aurait dit son ami Friedrich Engels à ce même visiteur, vieil homme comme lui, en 1884 et en 1894?
     Plus tard, reprenant la tâche là où l'avait laissée son grand-père, voici le petit-fils du communard qui interroge Vladimir Ilitch Lénine tour à tour en 1905, 1912, février 1917, octobre 1917, novembre 1918.
     Marx, Engels, Lénine... dans le feu de l'action ou dans le calme d'une réflexion qui n'en finit pas d'interroger sur les transformations des sociétés humaines... Marx, Engels, Lénine... à partir de textes tirés de leurs livres, de leurs articles de presse, de leurs correspondances... Marx, Engels, Lénine... dans l'intimité d'une discussion qu'il ne tient qu'à chacun de nous de poursuivre à sa façon avec eux, face à un monde qui demande, encore et toujours, que nous y prenions nous aussi notre place."

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12 juin 2012

3. "La quantité d'informations qu'elles ne nous fournissent pas est réellement stupéfiante" (page 198)

     Revenons, en compagnie d'Hannah Arendt, aux archives de Smolensk (publiées en 1958), "seule addition importante" (depuis 1949) "à nos connaissances". L'impression de "pénurie du matériel documentaire et statistique le plus élémentaire" qui "demeure un obstacle décisif" se confirme :
      "En effet, bien que les archives (découvertes au quartier général du parti à Smolensk par les services de renseignements allemands et plus tard saisies par les forces d'occupation américaines en Allemagne) contiennent quelque 200 000 pages de documents et soient virtuellement intactes pour la période de 1917 à 1938, la quantité d'informations qu'elles ne nous fournissent pas est réellement stupéfiante." (page 198)

     Avouons qu'il faut être parfaitement réveillé pour bien comprendre ce qui est dit ici... La quantité des informations dont on ne dispose pas est réellement stupéfiante... A notre tour, nous n'en doutons plus, à l'intérieur de l'humanité, la quantité d'âneries dont on ne sait pas si elles ont été réellement proférées est réellement stupéfiante... Mais celle-ci l'a été : nous en avons la preuve ferme et définitive.

     Staline est donc très mal parti. Quoi qu'il ait dit ou fait, ou pas dit et pas fait, au titre d'une absence de preuves réellement stupéfiante, il n'est pas stupéfiant qu'on lui mette sur les bras environ 100 millions de victimes... Il ne peut pas se plaindre : ça n'est vraiment pas cher payé. Moins il y a de preuves, plus il y a de crimes... quand on a le malheur d'être communiste, puisque la seule preuve exigible, c'est que, justement, on est communiste : après quoi il est stupéfiant de devoir constater à quel point la quantité de preuves que la réalité ne nous offre pas - alors qu'elle le devrait puisque le quidam est communiste - est réellement stupéfiante.

     Mais gardons-nous bien de trop souligner l'honnêteté intellectuelle très particulière d'Hannah Arendt : les plus grand logiciens ne sont pas toujours exempts de quelque bourde monumentale... Elle va se reprendre.

     Voici la suite immédiate : "Malgré 'une abondance de matériaux presque ingérable sur les purges' de 1929 à 1937, elles ne contiennent aucune indication du nombre des victimes ni aucune autre donnée statistique d'importance vitale." (page 198) Là, donc, c'est le contraire... L'abondance de matériaux dépasse presque les capacités de gestion, mais sans fournir ce qu'il serait "vital" de connaître : le nombre de victimes. Vital pour qui, pour quoi? Pour celles et ceux qui tiennent à ce qu'il y ait des victimes, parce que ces gens-là savent que, de toute nécessité, il doit y avoir des victimes, et pas qu'un peu.

     Par conséquent, s'il ne s'en trouve pas (pas même mille, pas même cent, pas même une : on n'est pas fichu de nous le dire, chère Hannah Arendt), c'est qu'il y a, quelque part, une entourloupe. En effet, "chaque fois que des chiffres sont donnés [à qui? et lesquels?], ils sont désespérément [puisque tellement "vitaux"] contradictoires, les diverses organisations donnant toutes des ensembles différents [que nous aimerions connaître], et tout ce que nous apprenons avec certitude est que beaucoup des statistiques, si tant est qu'elles existèrent jamais, furent retenues à la source par ordre du gouvernement".   (page 198)

    Il faut bien y insister : "avec certitude" "retenues à la source par ordre", dans l'incertitude où nous sommes du fait qu'"elles existèrent jamais". Voici un très joli exemple de procès de Moscou. Madame Hannah Arendt est décidément une intellectuelle de très haut rang. Encore ne sommes-nous que sur le seuil de son bel univers.

     Mais de tout ce que voici : faut-il en rire? faut-il en pleurer?

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11 juin 2012

4. Variations sur la "connerie" ordinaire

     Restons dans ce même deuxième paragraphe de la page 198 du beau livre de notre amie Hannah : "En d'autres termes, si l'on a toujours su que les publications soviétiques officielles avaient des fins de propagande et n'étaient nullement sûres, il apparaît maintenant que les sources sûres et le matériel statistique n'ont probablement jamais existé nulle part."

     Ceci est donc la dernière phrase... de ce deuxième paragraphe dont toutes les citations jusqu'à présent utilisées proviennent. Il s'offre bravement en conclusion de ce merveilleux exercice de logique que nous avons pu voir se déployer devant nous : "En d'autres termes"...

     Quels sont-ils donc, ces "autres termes"? Voici tout d'abord, et c'est en effet un personnage essentiel du système des préjugés : "on". Si "on" donne la part belle à "on", "on" est tout à fait sûr d'arriver à des preuves retentissantes et qu'"on" ne pourra guère contester puisqu'"on" fait partie, qu'"on" le veuille ou pas, du "on" lui-même.

     Bon, et alors ce "on" qui nous met dans sa poche pour pas cher, à quoi est-il chargé d'apporter sa garantie en tant qu'il est sujet? A ceci : "on a toujours su que..." C'est sûr qu'"on" y est depuis longtemps dans ce monde. "On" n'a pas de date de naissance, et "on" va certainement nous (mettre un "nous" dans ce contexte, c'est déjà faire une énorme concession, évidemment!) suivre jusqu'à la fin des temps.

     Mais, il n'est pas possible d'éviter la question suivante : ce "on" qui a "toujours su que", n'est-ce pas ce drôle de personnage qu'"on" appelle un "con"? Ou, pour ne pas faire injure à tous les "cons", au plus parfait d'entre eux?

     Ceci dit, "on" n'ayant pas de féminin, madame Hannah Arendt est bien sûr tout à fait hors de cause.

     Le vrai "con", n'a certes pas besoin du savoir en tant que tel : il a "toujours su que"... Parlez-lui de n'importe qui, de Staline par exemple, le "con" a "toujours su" que Staline avait fait plusieurs dizaines de millions de victimes, si pas cent... Comme cela lui vient de "toujours", le "con" ne s'en remettra "jamais", sauf à accepter de bien vouloir devenir un tout petit peu moins "con".

     Evidemment, toutes celles et ceux qui ont cru pouvoir se porter garant(e)s des éminentes qualités intellectuelles de l'ouvrage de madame Arendt, ou bien sont des fripouilles, ou bien sont des... et plus ou moins indécrottables.

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10 juin 2012

5. Adorable, cette petite Hannah Arendt!

      En bonne logique, la conclusion des précédents aveux d'Hannah Arendt sur l'absence de toute documentation fiable permettant de mettre en cause les éventuelles responsabilités criminelles de Staline aurait dû être un non-lieu au moins temporaire.

     Mais, dès la première ligne du paragraphe qui suit celui dont nous venons de démontrer qu'il est un véritable hymne à la connerie ordinaire, nous avons droit à un coup de théâtre :
     "C'est une question plus sérieuse que de savoir si..."

     Ainsi donc, devoir admettre qu'il n'y a pas de preuves n'était pas suffisamment "sérieux" pour être pris vraiment en compte... et pour exiger de ne pas se jeter immédiatement sur une question plus sérieuse!... Plus sérieuse que celle-ci, dans l'histoire du XXème siècle, peut-il y en avoir vraiment une? Mais laquelle, donc?

     Nous y voici : "...que de savoir si une étude du totalitarisme peut se permettre d'ignorer..." Nous avons bien lu : "...savoir si... se permettre d'ignorer..." (savoir ignorer!)... Décidément, nous piétinons, avec délice, dans l'univers de la... connerie. Madame Arendt qui, au moment où elle écrivait ces phrases historiques, avait largement franchi sa soixantième année, était restée si admirablement jeune d'esprit... que c'en est un vrai miracle. De là à penser que sa petite affaire du "totalitarisme" est un moyen parfaitement adapté de jouer à la poupée avec le bonhomme Staline qu'elle ne va pas tarder à nous rendre en morceaux, il n'y a qu'un pas que pourront allègrement franchir tous ceux qui n'ont pas forcément tout de suite envie de se prosterner devant... ou la connerie, ou la méchanceté humaines.

     Laissons-la, alors, cracher tout son venin de petite fille un peu tortionnaire : "C'est une question plus sérieuse que de savoir si une étude du totalitarisme peut se permettre d'ignorer les événements qui se sont produits, et continuent à se produire, en Chine." En effet, depuis le moment où elle a ouvert sa boîte à marionnettes du totalitarisme en 1945, il y a eu 1949 en Chine et la prise du pouvoir par Mao et ses camarades. Hannah Arendt peut-elle négliger cette nouvelle mare de sang... dont il ne lui est pas interdit d'imaginer qu'elle aura laissé, cette fois-ci, quelques preuves?

     Hélas, trois fois hélas, la revoici bredouille : "Aujourd'hui encore [entre 1966 et 1971], notre connaissance des événements passés et présents en Chine est moins assurée que celle que nous avions de la Russie dans les années 30, d'abord parce que le pays a réussi à se protéger plus complètement des observateurs étrangers après la victoire de sa révolution, mais surtout parce qu'il ne s'est pas trouvé de transfuges de rang élevé du parti communiste chinois pour nous venir en aide - c'est là du reste en soi un phénomène hautement significatif."

     Cette tartine de petite fille mérite d'être étudiée de près... Rien sur l'U.R.S.S., et moins que rien sur la Chine. Donc, de façon "significative", voilà, de son propre aveu, où nichent les sources d'information qui peuvent venir en aide aux promoteurs des Guignols du totalitarisme authentifié par la boutique Arendt : chez les "transfuges"...

     Et pourquoi pas? s'ils nous fournissaient des preuves... qui n'existent pas...

     Mesdames-Messieurs les adultes - les citoyennes et citoyens? -, il va falloir se reprendre! ou bien retourner faire des petits pâtés sur la plage de la connerie, et, pas loin de là, sur celle de la trahison.

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09 juin 2012

6. Je ne sais pas, et c'est bien pourquoi je cause

     Immédiatement après le mot "significatif", et sans davantage crier gare, Hannah Arendt peut tranquillement nous asséner ceci, à propos d'une Chine dont elle vient d'avouer qu'au moment où elle écrit la préface qui nous occupe, elle ne sait rien, faute de "transfuges" :
     "Dix-sept ans après [1949, date de la prise de pouvoir de Mao], le peu que nous savons d'une manière certaine indique des différences essentielles : après une phase très sanglante - le nombre des victimes au cours des premières années de la dictature peut être évalué à quinze millions, soit environ 3% de la population en 1949, rien d'une amplitude comparable aux pertes en vies humaines de la "seconde révolution" de Staline - et après la disparition de toute opposition organisée, il n'y a pas eu accroissement de la terreur, pas de massacre d'innocents, pas de recours à la catégorie d'"ennemis objectifs", pas de procès-spectacles, en dépit d'un grand nombre de confessions publiques et d'"autocritiques", et pas de crimes de droit commun."

     Puisqu'il n'y a aucune preuve documentaire et pas de "transfuges" en ce qui concerne la Chine, le spectacle des Guignols du "totalitarisme" peut immédiatement commencer par le cas, justement, de la Chine. D'une manière "certaine", voici deux chapeaux. Sous le premier nous voyons effectivement un lapin qui "peut être évalué" à quinze millions de victimes. Après tout ce temps d'incertitude, la réussite de cette addition ne peut que nous rassurer, puisque c'est bien ce "con" pensait : le totalitarisme se définit, avant toute preuve, avant toute recherche documentaire (puisqu'il n'y a pas de documents), par le fait que, rien que sous un chapeau, il peut produire des millions de victimes, et dans ce cas-ci, précisément quinze... Une fois ôté le chapeau, il est vrai qu'il est assez facile de les compter, d'en connaître l'identité, la provenance, les raisons de leur transformation en victimes par le totalitarisme sanguinaire...

     Mais nous sommes tout de même déçus... 3%, c'est un peu pas assez. L'absence totale de documents nous facilite la tâche... Alors comment expliquer que nous ne poussions pas un peu plus loin le bouchon?... C'est que ce n'est pas vraiment la Chine qui intéresse Hannah Arendt... Rappelons qu'avec elle, nous ne sommes encore qu'aux environs de la fin des années 60. Et donc, en ce temps-là, la Chine...

     Ainsi, faisons preuve de générosité avec ce "totalitarisme-là" : "S'il s'agissait de terreur - et c'était très certainement le cas - c'était une terreur d'un genre différent ; quels qu'en soient les résultats, elle  n'a pas décimé la population." (page 199) Dommage, le coup du lapin sous le chapeau n'en aurait été que plus retentissant. Mais, rassurons la petite Hannah : pour la Chine totalitaire, ce n'était sans doute que partie remise... Malheureusement, pour le Tibet d'aujourd'hui, nous n'avons plus de chapeau...

     Puisque nous avons réussi à saisir la "terreur - et c'était très certainement le cas" par une oreille, voyons en quoi elle consiste. En effet, dès après le bout de phrase concédant ce fait qu'"elle n'a pas décimé la population", nous allons découvrir en quoi elle consiste. D'avance, nous en avons des frissons : "L'intérêt national, le bien-être du peuple tout entier, est resté le critère décisif dans les affaires intérieures comme dans les affaires étrangères : c'est ce qui a permis au pays, sans aucune aide extérieure, de se développer dans la paix et d'éviter le retour de désastres comme la famine et les inondations auxquelles il était autrefois soumis comme les autres pays asiatiques ; [...]." (page 199)

     On dirait que Hannah, la gentille petite tigresse du "totalitarisme" a reçu son goûter de quatre heures : elle ronronne doucement devant ses petites poupées chinoises... que voici provenir d'un peuple tout entier...

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08 juin 2012

7. Hitler-Staline : un mariage de raison ou un mariage d'amour?... Voilà où nous en sommes

     Après avoir évoqué ce premier chapeau des Guignols du totalitarisme sous lequel s'établit le lapin de rien moins que 15 millions de victimes du débutant Mao, nous allons nous tourner tranquillement vers le second chapeau sous lequel va se produire ce qui est un remake assez réussi de ce que la psychanalyse appelle : la scène primitive. En effet, ce petit bout de cinéma est construit de façon à produire un traumatisme aussi fondamental et marquant que possible : de ces drôles de coups de couteau qui font une cicatrice dont on ne se débarrasse plus jamais...

     Ne perdons pas de vue ce qu'Hannah Arendt vient de nous dire à propos de ces 15 millions de victimes de l'une des deux variantes d'un objet aussi improbable (nous allons voir pourquoi) que le "totalitarisme" : "...quinze millions, soit environ 3% de la population en 1949, rien d'une amplitude comparable aux pertes en vies humaines de la 'seconde révolution' de Staline..."

     Arrivés à cet endroit, nous commençons effectivement à nous inquiéter un tout petit peu tout de même... Car, il faut faire une première remarque. Certes, il était question, sans preuve, de 15 millions de personnes dites victimes. L'énormité invite aussitôt à d'abord se poser la question de savoir de quoi ces personnes ont été victimes : de spoliations, de punitions, d'emprisonnements, ou alors, mais alors dans quel monde sommes-nous... d'un assassinat collectif ? Quand, en France,  on dénombre 4 millions de victimes du chômage, nous n'avons certes pas tendance à nous rendre dans les cimetières pour entretenir leurs tombes et leur porter des fleurs...

     Or, comme nous le voyons aussitôt, l'arrivée de Staline après l'évocation des "victimes" de Mao transmute le vin en sang, et les "victimes" en "pertes en vies humaines". Désormais, nous n'aurons plus le moindre doute : les victimes sont des morts. C'est déjà cela de gagné après l'aveu d'une absence totale de documents...

     Mais les cadavres?... Eh bien, cela se trouvera très discrètement monté en épingle dans les ébats de la scène primitive qui se dérouleront bientôt en permanence sous le second chapeau des Guignols du totalitarisme... Commençons par ceci (page 200) :
     "En tout cas, il a toujours été clair que la 'pensée' de Mao Tsé-toung ne s'est pas développée selon les voies tracées par Staline (ou par Hitler, en l'occurrence), qu'il est profondément un révolutionnaire et non un assassin."

     D'abord, nous retrouvons la marque de la connerie ordinaire qui permet d'enjamber immédiatement la petite question des preuves : "il a toujours été clair que..." Ensuite, nous avons la confirmation de ce que les victimes sont effectivement des personnes mortes puisque, si madame Hannah Arendt reconnaît alors que Mao n'est pas un assassin, c'est pour bien nous faire comprendre que Staline, lui, en est un. Et puis, il y a cette magnifique parenthèse par laquelle le vrai deus ex machina des Guignols du totalitarisme apparaît sur la scène qui se prépare : Hitler. Pour lui, pas de millions de morts, rien du tout. Inutile : il y en a tellement de preuves que cela n'intéresserait sans doute personne...

     Mais surtout pas madame Arendt qui a pourtant commencé à travailler sur la question du prétendu totalitarisme en 1945, quand sautait au visage du monde entier la quantité, démentielle dans son horreur,  des victimes judéo-bolcheviques du nazisme... en Europe même, par exemple.

     Alors, la scène primitive en cours d'installation?...

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07 juin 2012

8. L'horreur qui nous mine quotidiennement

     On nous a tant parlé des camps de concentration, des chambres à gaz et de toutes les horreurs perpétrées ici ou là par le nazisme, que nous avons fini par croire que nous en avions été libérés. Bientôt, par la grâce de personnages de la dimension d'Hannah Arendt, nous avons découvert que nous ne savions pas encore le pire : les héros qui, au début de 1943 à Stalingrad, avaient imposé un coup d'arrêt aux troupes nazies avant que ce coup d'arrêt ne se transforme en un revers de dimension mondiale, étaient dirigés par un autre Hitler : Staline.

     Voici comment l'ensemble du monde ouvrier européen a bientôt quitté la route que parassaient lui indiquer les différentes résistances nationales, pour prendre celle du chômage de masse, du désespoir et de la honte... En France, plus particulièrement, ceci s'est traduit par la disparition totale de la pensée politique qui avait animé un certain Jean Moulin... N'y avait-il pas, dans son ombre, et à travers Pierre Cot, quelque chose qui était peut-être (sait-on jamais?) le KGB?... Et par conséquent... conviendra-t-il longtemps encore... de laisser Jean Moulin lui-même séjourner... au Panthéon?

     Pour remédier un peu à cette énorme perte de savoir, on pourra se reporter à :

8 - F       

       Michel J. Cuny - Françoise Petitdemange

       Editions Paroles Vives

      1994

       (459 pages, 29 €)

     Pour atteindre la page de commande et de paiement,

                                     c'est ici.

 

 

     Mais il nous faut ici revenir au terrible dévoiement du récit historique qu'Hannah Arendt et ses relais sont parvenus à induire en utilisant une méthode insidieuse dont nous commençons seulement à découvrir les principales caractéristiques. Manifestement, cette reformulation d'une idéologie dominante adéquate au maintien de la domination capitaliste impérialiste d'après les monstruosités du nazisme a si bien réussi qu'un réflexe d'origine inconsciente paraît s'imposer désormais à chacune et chacun d'entre nous : historiquement et idéologiquement, Hitler et Staline ne font plus qu'un ; l'un appelle l'autre, et l'autre l'un. Il suffit à quiconque de s'interroger soi-même en toute sincérité pour en avoir immédiatement la preuve.

    Dans le cadre plus particulier du "joli" travail réalisé par Hannah Arendt dans son livre "Les Origines du totalitarisme", voici le chemin que cela prend.

     Souvenons-nous : nous avions laissé Hitler dans une parenthèse à la page 200. Il y arrivait sans que quiconque ait crié gare. Il y arrivait presque en touriste... à travers l'expression "en l'occurrence"... Il y arrivait un peu par hasard... Il y arrivait avec une certaine bonhommie... Et puis, tout de même, il était bien là, et avec lui la masse énorme des crimes, des massacres, des bombardements, des tortures diverses, le tout commis, un peu partout dans le monde, par la grâce de son nom. Que venait-il faire auprès de Mao et Staline? Pas grand-chose : tout juste déteindre sur. Que le sang répandu par lui puisse se répandre ailleurs... Aujourd'hui, c'est fait et bien fait : toute la scène des Guignols du totalitarisme est couverte des flots d'un sang dont il n'importe plus à personne de savoir d'où il vient.

     Car, comme nous le dit l'"éblouissante" Hannah Arendt dès la page 201 :
     "L'essentiel, bien sûr, n'est pas que la Chine communiste soit différente de la Russie communiste, ni que la Russie de Staline soit différente de l'Allemagne de Hitler."

     Puisque c'est du pareil au même... Comme le démontrent jusqu'à plus soif tous ces documents qui n'existent pas...

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06 juin 2012

9. Dictatures et tyrannies : tant qu'on veut. Mais "totalitarisme" : jamais!

     Ainsi, selon Hannah Arendt, essayer de faire le tri entre Chine communiste, Russie communiste et Allemagne nazie, ce serait s'affairer inutilement à couper les cheveux en quatre. Il s'agit tout simplement de régimes "totalitaires", cet objet improbable dont elle se promet de dégager les caractéristiques.

     Mais, aussitôt, elle aura préféré réaliser une grosse économie d'efforts : si la Chine communiste est effectivement à ranger dans la catégorie "totalitarisme", la mise au jour du nouveau concept peut se passer d'elle. En effet, et nous devrions le regretter pour la clarté de la démonstration, il se révèle, selon Hannah Arendt que "Mao n'est pas un assassin". C'est dire que si force est de ranger la Chine communiste parmi les régimes "totalitaires", l'exceptionnelle bonté d'âme de son grand dirigeant ne doit pas venir brouiller l'épure sanglante dont madame Arendt a besoin pour régler ses comptes avec ce qui se cache derrière tout totalitarisme "vrai" : la populace (selon la traduction française). Laissons donc la Chine.

     Pourquoi le "totalitarisme" ne doit-il être retenu qu'à l'état pur, c'est-à-dire comme un monstre en permanence assoiffé de sang? C'est bien sûr parce qu'il est la création d'une petite Hannah qui paraît avoir eu une certaine fascination pour les ogres!... Ou, plus généralement, pour les monstres. Et plus généralement encore, pour les monstres politiques. Dans le zoo des monstres politiques, elle est aux anges. Prenons-la sur le vif :
     "Dans notre contexte, le point décisif est que le gouvernement totalitaire diffère des dictatures et des tyrannies ; distinguer entre celui-là et celles-ci n'est nullement un point d'érudition qu'on pourrait tranquillement abandonner aux "théoriciens", car la domination totale est la seule forme de gouvernement avec laquelle la coexistence n'est pas possible." (page 201)

     Rendons le propos aussi explicite qu'il l'est : pas plus qu'il n'était possible de laisser en vie l'Allemagne nazie (elle s'était déjà pas mal chargée de ravager les pays qui l'entouraient), il n'était possible de ne pas tout faire pour abattre le pays des Soviets en tant que tel. Que sans le second (sous le "règne" de Staline), il eût été extrêmement difficile de venir à bout du premier, cela n'importe pas. Madame Arendt avait besoin que tout ce totalitarisme fût anéanti. Par contre, bonjour les dictatures et autres tyrannies qu'il ne faudrait surtout pas abîmer par inadvertance :
     "Aussi avons-nous toutes les raisons d'utiliser le mot 'totalitaire' avec parcimonie et prudence".

     En effet, les Guignols du totalitarisme sont là pour forger, établir et désigner des cibles qu'il faudra ensuite atteindre et anéantir : ici, pas de quartier... Toute coexistence est interdite. C'est-à-dire qu'il faut tuer. Oh, rien que le... totalitarisme... sans doute. S'il se laisse faire.

     Le compte d'Hitler ayant été enfin réglé en 1945, il ne restait plus, après la mort de Staline en 1953, qu'à anéantir sa réputation (et, derrière la sienne, celle de la grande URSS). Une phrase comme celle-ci peut amplement y suffire, n'est-ce pas?
     "Pour dire la chose un peu brutalement : nous n'avions pas besoin du discours secret de Khrouchtchev pour savoir que Staline avait commis des crimes, ou que cet homme prétendument 'méfiant jusqu'à la folie' avait décidé de placer sa confiance en Hitler." (page 202)

     Nous savons effectivement que, du point de vue documentaire, l'historienne Hannah Arendt n'a vraiment besoin de rien pour prouver quoi que ce soit.

     Quant à ce "méfiant jusqu'à la folie" qui place "sa confiance en Hitler", c'est un fort beau document assez bien trafiqué... Il ne fait qu'effacer 20 millions de morts soviétiques, combattants ou civils, hommes, femmes, enfants ou vieillards...

Arendt H-S ok

 

  
Pour sa part, l'édition française des
"Origines du totalitarisme" (page 110) 
fournit un autre document qui n'est pas mal non plus...
et d'une très grande vérité.
 C'est bien ce que l'on peut et doit appeler :
"la scène primitive"
(cf. photo ci-contre).

 

 

 

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05 juin 2012

10. Errare humanum est, perseverare...

     En présence d'une petite fille de 6 ou 7 ans qui persisterait dans le mensonge ou dans les contre-vérités ainsi que le fait Hannah Arendt à plus de soixante ans - et de façon tout à fait consciente -, il y aurait tout de même de quoi nourrir une certaine inquiétude.

     Qu'adulte ayant vécu la seconde guerre mondiale entre les âges de 33 et 39 ans, un être humain puisse chercher, pour les besoins d'une cause politique internationale dont nous allons découvrir peu à peu les enjeux réels, à masquer l'invraisemblable cruauté des puissances dites occidentales - dans leur ensemble - envers le peuple soviétique entre le milieu des années trente et la fin d'une guerre mondiale dans laquelle il est celui qui a payé le prix le plus fort en richesses humaines et matérielles, pour le transformer, sans aucune preuve tangible, en une meute dont le chef aurait présidé à quelques dizaines de millions de crimes sur ce qu'il a subsisté d'années de paix entre 1929 et 1953 (disons 24 - 6, donc 18), c'est ignoble.

     Et pourtant, il n'y a plus aujourd'hui aucune illusion à nourrir sur ce sujet : selon l'idéologie dominante de l'actuelle Europe allemande, Staline et le peuple soviétique ne peuvent plus qu'avoir été envoyés aux Enfers. Ainsi, de façon très générale, nous n'en voulons plus rien savoir. Et de Marx, Engels, Lénine, idem.

     Faudra-t-il que la guerre renaisse en plein coeur de cette même Europe pour que nous trouvions la force de recracher le poison dont nous avons été abreuvé(e)s depuis plusieurs décennies?

     N'est-ce donc pas du poison, ce qu'Hannah Arendt nous dit et nous redit ici encore (page 203)? :
     "En ce qui concerne les preuves, la date précoce à laquelle ce livre a été conçu et écrit [entre 1945 et 1951, pour la première édition] n'a pas constitué un obstacle aussi grand qu'on aurait pu raisonnablement le penser, et la chose est vraie du matériel concernant les deux variétés de totalitarisme, nazie et bolchevique."

     Voilà, c'est fait. Nous n'avons effectivement plus que deux variétés : Hitler et Staline, même combat. En face, un concept "totalitaire" qui les englobe sans dire de quoi lui-même est fait, et pour quelle raison il peut se permettre de les amalgamer. Les preuves (leur absence), on nous le redit - à croire qu'on nous prend décidément pour des abruti(e)s - ne représentent pas en elles-mêmes (comme on pourrait "raisonnablement le penser") plus de difficulté en 1945-1951 qu'en 1966-1971... Et ce n'est évidemment pas très inquiétant, puisque nous savons qu'il n'y en a pas... d'autres que celles qui frappent en plein coeur la "variété nazie" à laquelle, comme nous commençons maintenant à le comprendre, Hannah Arendt ne veut absolument aucun mal.

     L'un des plus beaux numéros des Guignols du totalitarisme vient d'être présenté devant nous : par induction, les crimes du totalitarisme nazi sont passés tout doucement sous la responsabilité du totalitarisme soviétique qui, selon un manque têtu de documents, n'en avait pas lui-même à son actif. Ce qui est la preuve définitive qui permettra bientôt aux élèves d'Hannah Arendt de lui en attribuer bien plus que l'autre n'avait jamais prétendu en perpétrer : une centaine de millions, dernier poids!...

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04 juin 2012

11. Quand la jouissance perverse vient à la rescousse du mensonge historique

     Hannah Arendt a un très grand mérite qui laisse sans excuses toutes celles et tous ceux qui, depuis plusieurs décennies, n'ont cessé de prendre "Les origines du totalitarisme" pour tout autre chose qu'un canular : elle répète à satiété qu'elle se fiche éperdument des documents, et, par ailleurs, elle s'enchante de faire avaler les pires incongruités à qui n'y prend garde.

    C'est un schéma bien connu en psychanalyse puisqu'il s'agit tout simplement du discours dans sa modalité perverse, ainsi qu'on pourra, par exemple, en prendre la référence chez cet auteur de chansons à succès qui a établi - en toute conscience - sa réussite professionnelle et médiatique sur ce discours pervers qui vint à culminer lorsqu'il fit publiquement "aimer les sucettes" sur toutes les ondes radiophoniques à telle jeune vedette de la scène yéyé qui n'en savait manifestement pas tout...

     Reprenons la sucette proposée par Hannah Arendt
     "C'est une des étrangetés de la littérature sur le totalitarisme que les toutes premières tentatives des contemporains pour écrire l''histoire' de celui-ci, qui, selon toutes les règles scientifiques, étaient destinées à s'effondrer faute de sources irréprochables et par excès d'engagement émotionnel, ont remarquablement bien résisté à l'épreuve du temps."

     Dans l'activité perverse, il est obligatoire de fixer les limites qu'impose la loi. Il faut ensuite définir un quidam, à qui l'on va faire franchir, sans qu'il le sache et pour le plaisir de spectateurs complices qui n'attendent que cela, cette loi qu'en toute connaissance de cause il ne franchirait en aucun cas, tant cela serait pour lui une source d'inquiétude, de honte, etc... Le plaisir que procure l'ensemble de la scène à celles et ceux qui en sont les témoins conscients s'accentue avec la répétition de franchissements qui doivent rester inconscients pour la personne qui est devenue l'instrument du jeu. Quant à la jouissance inconsciente qui règne sur l'ensemble du système et qui fait vibrer les corps des spectatrices et spectateurs (rires, frissons, etc.), elle est produite par l'humiliation et l'anéantissement "mental" très réel de la décisivement bien nommée : "victime".

     Significativement, comme la phrase d'Hannah Arendt en témoigne : il faut que notre auteur pervers sache masquer son émotion (et la jouissance qui l'étreint d'autant mieux qu'il devient rigide), pour ne laisser aucune chance à sa victime de rencontrer même le plus léger doute. Malheur aux auteurs qui n'ont pas su ou pas voulu se livrer à ce petit jeu par excès de sensibilité : à l'origine d'un plaisir pervers (qui saisit aujourd'hui encore celles et ceux qui restent travaillé(e)s par l'alliance Staline-Hitler et ce petit tiret (oui, oui) qui lui sert d'anneau), ils n'ont su en retirer, eux, aucun plaisir, là où Hannah aura joui...

     Voilà donc que, sous nos yeux, les "règles scientifiques" de la recherche historique sont bafouées : elles exigent des "sources irréprochables". Or, il est très clair qu'Hannah Arendt a eu "bien raison" de piétiner et de repiétiner ces règles comme elle n'aurait d'ailleurs pas oser le faire pour une vulgaire crotte de chien : ça marche très bien sans elles.

     C'est-à-dire que les mensonges les plus gros et les moins susceptibles de preuves "ont remarquablement bien résisté à l'épreuve du temps". Voilà pour les lecteurs et lectrices patentés d'Hannah Arendt qui ont bien voulu s'abaisser jusqu'à devenir ses complices dans ce "jouissons en corps et encore" - établi au détriment du grand peuple soviétique -, un "jouissons" qui disqualifie l'Histoire française officielle de la seconde moitié du XXème siècle.

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03 juin 2012

12. Le jeu de massacre des documents

     Amusons-nous de quelques détails. A la page 203, dans la suite immédiate de la phrase précédemment citée, nous trouvons, sous la plume un peu fourchue d'Hannah Arendt, ceci :
     "La biographie de Hitler par Konrad Heiden et celle de Staline par Boris Souvarine, toutes deux écrites et publiées dans les années 30, sont à mains égards plus précises et à tous égards plus importantes que les biographies classiques, par Alan Bullock et Isaac Deutscher respectivement. Il y a sans doute bien des raisons à cela, mais l'une d'elles est certainement le simple fait que les documents, dans les deux cas, ont tendu à confirmer et à compléter ce que l'on avait toujours su par les transfuges haut placés et autres témoins oculaires."

     "Oculaires"... rien que ça. Mais le discours pervers ne pourrait manquer de nous rétorquer : "C'est déjà ça, n'est-ce pas?"... En effet, "oculairement", il doit s'en voir beaucoup, des crimes, etc.!...

     Passons rapidement - même s'il est ici déguisé en "que l'on" par la traduction - sur une nouvelle intervention du désormais célèbre "con avait toujours su"... pour retrouver la joie certaine d'être à nouveau jetés dans les bras si accueillants des "transfuges haut placés" qui, comme chacun sait, ne peuvent qu'être la source absolue de toute vérité historique... Remarque qui prendra tout son sens dans la suite : il s'agit bien de transfuges "haut placés", et non pas de transfuges issus de la "populace", ni même des couches moyennes... Ne nous arrêtons qu'à peine sur le très excitant Hitler-Staline qui règne sur l'ensemble de ce petit paragraphe, démontrant une nouvelle fois que ces deux-là (pardon, d'avance) sont effectivement comme cul et chemise... Et amusons-nous un peu des dates...

     Pour prétendre parler avec justesse de deux personnages dont le règne s'est établi pour l'un (Hitler) sur la période 1933-1945, et pour l'autre (Staline) sur la période 1929-1953, il est tout à fait indiqué de prendre appui sur des "biographies" rédigées dans les années trente... C'est plus particulièrement avantageux pour celui des deux (celui qu' Hannah Arendt n'aime pas du tout, mais pas du tout, tant, en réalité, il suscite en elle une très intense excitation dont nous ne cessons d'être les témoins tout à fait involontaires et de plus en plus embarrassés) qui aura survécu à l'autre de presque une décennie...

    Approfondissons un tout petit peu encore, puisque les années trente, c'est un peu vaste... Or, "Hitler" par Heiden, c'est 1936, "Staline" par Souvarine, c'est légèrement antérieur : 1935. Décidément, la période "probatoire" tend à se réduire comme une peau de chagrin. Mais cela ne produit évidemment aucun chagrin du côté de notre brouilleuse de piste préférée : elle adore l'étiolement des documents.

     Passons aux deux moutures les plus récentes : "Hitler" par Bullock, c'est 1952 ; "Staline" par Deutscher, c'est 1949 (tiens, quatre années de vie qui sautent pour ce bougre-là!). Nous avons donc ici des auteurs dont l'expérience de la vie des personnages qu'ils évoquent bénéficie, en moyenne, d'une quinzaine d'années de plus que les biographes précédents (et de l'équivalent du côté du rassemblement des documents), et voici que notre escamoteuse de génie reste d'un calme tout ce qu'il y a de plus olympien : les premières "sont à maints égards plus précises et à tous égards plus importantes" que les secondes.

     Mais les premières elles-mêmes n'ont évidemment d'intérêt que parce que, comme les secondes, elles "ont tendu à confirmer et à compléter ce que l'on (cons et autres imbéciles) avait toujours su par les transfuges haut placés et autres témoins oculaires" (jolie charrette, en effet!).

 

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02 juin 2012

13. Rapport Khrouchtchev : aurait pu mieux faire...

     Historiquement, ce qui a véritablement fait basculer Staline du côté des Enfers, ce fut le rapport présenté en 1956 par Nikita Khrouchtchev devant le XXème Congrès du parti communiste de l'Union soviétique. Or, sur ce document comme sur les autres sources, Hannah Arendt va une fois de plus nous prendre à contre-pied.
 
     En ce qui concerne tout d'abord lesdits crimes de Staline (page 203), "les étonnantes révélations de Khrouchtchev, lesquelles - pour la raison évidente que son auditoire et lui-même étaient directement concernés par l'histoire véridique - dissimulaient infiniment plus qu'elles ne dévoilaient, eurent ce résultat malheureux qu'aux yeux de nombreuses personnes (parmi lesquelles, bien sûr, les spécialistes, avec leur amour professionnel des sources officielles) elles minimisèrent les crimes gigantesques du régime stalinien qui, après tout, ne consistèrent pas seulement à calomnier et à exécuter quelques centaines ou quelques milliers de grandes figures politiques et littéraires, qu'il est toujours possible de 'réhabiliter' à titre posthume, mais aussi à exterminer des millions, littéralement incalculables, de gens que personne, pas même Staline, n'aurait pu soupçonner d'activités 'contre-révolutionnaires'".

     Ainsi que le montrent les termes que nous faisons ressortir, il ne s'agit plus, pour notre petite perverse, de faire une analyse historique de détail, mais de frapper directement dans des masses "infinies", "gigantesques", "incalculables"... incalculables même en prenant comme base le million d'êtres humains... Ce que la Bible n'oserait pas attribuer à Yahvé-Dieu, Hannah Arendt l'attribue à l'abominable, le terrifiant, le satanique Staline : quel homme!

     Dans la vie ordinaire, qu'on s'avise ainsi, et avec une persistance de quelques dizaines d'années (précisément de 1945 à 1975) de jongler avec des millions incalculables d'humains assassinés, en rejetant la nécessité de se référer aux sources officielles (dont sont "bien sûr" maladivement amoureux les "spécialistes") et à quelque document que ce soit, à l'exception du témoignage des "transfuges hauts placés  et autres témoins oculaires", et voici que s'ouvriraient toutes grandes les portes de l'internement psychiatrique...

     Mais ici, dans l'atelier de fabrication de l'idéologie dominante, nous apprenons qu'il est très facile  de faire croire qu'un communiste, parce que communiste, aura réussi à dissimuler certains millions de cadavres sous le tapis de la porte d'entrée de son pays... Tandis qu'un autre communiste se chargera de dissimuler la forêt du massacre multimillionnaire derrière l'unique arbre d'un aveu qui n'avoue que des bricoles. N'est-ce pas, Hannah?

     Bien sûr que oui (pages 203-204) : "C'est précisément en admettant quelques crimes que Khrouchtchev dissimula la culpabilité du régime dans son ensemble (laissons mijoter la suite...)."

     Millions de morts "incalculables"!... Nous en restons tout de même à moitié assommés. Rien à recompter... Rien à vérifier... Et pourquoi?... Et comment?... Qui étaient ces gens?... Et puis, pour en tuer autant (incalculables), il faut des moyens de mise à mort énormes (mais incalculables). Pas de documents, pas de traces, pas un mot, rien...

     Nous ne l'avons peut-être pas assez remarqué, mais imperturbablement, madame Arendt nous a coupé la voie d'accès à  toute vérité possible, et plus précisément à ce qu'elle appelle l'"histoire véridique" : Staline a réussi "à exterminer des millions, littéralement incalculables, de gens".

     A la lettre, il n'y a donc pas de documents. A la lettre, il n'y a même plus la moindre cendre sous le tapis...

     De qui se moque-t-on?

Posté par cunypetitdemange à 11:21 - Permalien [#]
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01 juin 2012

14. Quand Hannah Arendt masque le contenu du rapport Khrouchtchev

     Tout en mettant en cause les chiffres produits par le rapport Khrouchtchev de 1956, Hannah Arendt se garde bien de dire ce qu'ils sont. Reprenons la dernière phrase que nous avons citée d'elle, mais cette fois-ci lisons-la dans sa totalité (pages 203-204) :
     "C'est précisément en admettant quelques crimes que Khrouchtchev dissimula la culpabilité du régime dans son ensemble, et c'est précisément contre ce camouflage et cette hypocrisie des dirigeants russes actuels - tous formés et promus sous Staline - que la jeune génération des intellectuels russes est maintenant en rébellion presque ouverte. Car ils savent tout ce qu'il y a à savoir sur 'les purges massives, et la déportation et l'annihilation de peuples entiers'."

     Ici, Hannah Arendt nous renvoie à une note de bas de page, où nous pouvons lire "tout ce qu'il y a à savoir sur..." sans preuves :
     "Aux victimes, estimées de 9 à 12 millions, du premier plan quinquennal (1928-1933), il convient d'ajouter les victimes de la grande purge : environ 3 millions d'exécutions et de 5 à 9 millions d'arrestations et de déportations."

     Sur ce point, elle demande que nous nous référions à "l'importante introduction" d'un livre de Robert C. Tucker ; ensuite, elle poursuit :
     "Mais toutes ces estimations semblent être en deçà des chiffres réels. Elles ne prennent pas en compte les exécutions en masse dont on n'a rien su jusqu'au jour où 'les forces d'occupation allemandes découvrirent dans la ville de Vinnitsa une fosse commune contenant les corps de milliers de personnes exécutées en 1937 et 1938'", ce pour quoi Hannah Arendt nous renvoie à un ouvrage de John A. Armstrong.

     Ne nous laissons tout de même pas surprendre : dans ce dernier paragraphe, il s'agit bien de milliers de cadavres, et non pas de millions... qui, de plus, ont été découverts par les "forces d'occupation allemandes" dont l'Histoire nous a appris qu'elles-mêmes n'ont jamais fait le moindre mal même à une mouche... Mais le plus joli est ce qui vient immédiatement après la référence à J. A. Armstrong :
     "Il va sans dire [et c'est pourquoi elle nous le dit si gentiment] que cette découverte récente [et donc tout à fait digne de foi dans l'interprétation qu'en ont fourni les gentilles 'forces d'occupation allemandes'...] fait apparaître les systèmes nazi et bolchevique, encore plus qu'auparavant, comme des variantes du même modèle."

     On admirera la logique!... Puisque l'attribution des meurtres correspondants est douteuse, autant dire que, dans le tas, Dieu reconnaîtra les siens. Quant à Hannah Arendt, elle en profite pour, ces cadavres, nous les mettre dans le même sac de ce qui "va sans dire"... les Guignols du totalitarisme. C'est un paquet cadeau qui ne doit tout de même pas nous faire perdre de vue ce pour quoi nous avions fait le déplacement : le rapport Khrouchtchev et ses chiffres à lui.

     Posons directement la question de la quantité de victimes que le rapport Khrouchtchev attribue à la politique répressive de Staline dans une phase où, selon la nouvelle direction, elle n'avait plus de raison d'être :
     "C'est exactement pendant cette période (1935-1937-1938) qu'est née la pratique de la répression massive au moyen de l'appareil gouvernemental, d'abord contre les ennemis du léninisme - trotskystes, zinoviévistes, boukhariniens - depuis longtemps vaincus politiquement par le parti, et également ensuite contre les nombreux communistes honnêtes, contre les cadres du parti qui avaient porté le lourd fardeau de la guerre civile et des premières et très difficiles années de l'industrialisation et de la collectivisation, qui avaient activement lutté contre les trotskystes et les droitiers pour le triomphe de la ligne du parti léniniste." (page 14 du Rapport secret de Khrouchtchev, Champ Libre, 1970)

     A priori, comment imaginer que la période évoquée, dont on sait à quel point elle a été troublée du point de vue international (ne retenons, pour l'Europe, que le déclenchement de la guerre d'Espagne, la réoccupation de la Rhénanie, les accords de Munich), ait été marquée par le calme plat à l'intérieur des frontières soviétiques? Nous y reviendrons.

     Mais, dans l'immédiat, que nous dit le rapport Khrouchtchev en ce qui concerne les millions de victimes qu'Hannah Arendt prête généreusement à Staline? D'abord ceci :
     "Il a été établi que des cent trente-neuf membres et suppléants du comité central du parti qui avaient été élus au dix-septième congrès, quatre-vingt-dix-huit avaient été arrêtés et fusillés, c'est-à-dire 70% (pour la plupart en 1937-1938)" (page 25)
     "Un sort identique fut réservé non seulement aux membres du comité central, mais aussi à la majorité des délégués du dix-septième congrès ; des mille neuf cent soixante-six délégués, soit avec droit de vote, soit avec voix consultative, mille cent huit personnes, c'est-à-dire nettement plus que la majorité, ont été arrêtées sous l'accusation de crimes contre-révolutionnaires." (page 26) ("arrêtées" ne signifie tout de même pas : "assassinées", n'est-ce pas?)

     Maintenant, une récapitulation des erreurs reconnues, après la mort de Staline :
     "Il suffit de dire que de 1954 à nos jours [1956] le collège militaire de la Cour suprême a réhabilité 7 679 personnes, dont de nombreuses à titre posthume." (page 42) Ici, il faut faire une double remarque : ce n'est peut-être qu'un début pour le processus de réhabilitation, et, tout à la fois, il ne concerne pas que des personnes effectivement condamnées à mort et exécutées, d'où l'incertitude d'en tirer quelque conclusion que ce soit.

     Dernière allusion du rapport Khrouchtchev à la brutalité de Staline et du principal exécutant, Béria :
     "La question se pose de savoir comment Béria, qui avait 'liquidé' des dizaines de milliers de personnes, n'a pas été démasqué pendant que Staline était en vie."

     D'où vient qu'il faille ici mettre des guillemets à "liquidé"? Et pourquoi s'étonner que Béria n'ait pas été inquiété du vivant de Staline, si celui-ci était bien le maître d'oeuvre de toute cette violence criminelle...

     ...criminelle, s'il n'y a pas eu effectivement "crimes contre-révolutionnaires" dans la Russie soviétique du temps des grandes manoeuvres menées dans la plupart des pays européens - dont l'Espagne et la France - par les alliés secrets du dénommé Hitler ("plutôt lui que le Frente popular ou que le Front populaire..."), Phalange et autre Cagoule...

     N'empêche que la petite Hannah, qui compte très vite et très bien, en est, elle, à une fourchette qui va de 12 à 15 millions de victimes (toutes exécutées?) et à une autre fourchette de 5 à 9 millions pour les arrestations et les déportations... sans aucune preuve, nulle part, ni d'aucune sorte, sur les diverses modalités qui auront permis une telle boucherie physique et morale.

Posté par cunypetitdemange à 19:53 - Permalien [#]
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31 mai 2012

15. Un rapport Khrouchtchev bien plus mesuré qu'on ne le dit parfois

     Le rapport Khrouchtchev ne massacre pas la réputation de Staline autant qu'une première lecture pourrait le laisser à penser. Ainsi, de la même façon qu'il y a un décalage entre les milliers, voire les dizaines de milliers de victimes qui lui sont attribuées dans ce document et les millions ou dizaines de millions de morts qu'Hannah Arendt et ses complices mettent au passif du seul Staline, il y a une marge très importante entre ce que révèle une lecture attentive de ce document exceptionnel et l'image caricaturale qu'on en donne presque toujours.

     La charge politique la plus brutale contre Staline apparaît dans le paragraphe que voici (pages 12-13) :
     "Staline n'agissait pas par persuasion au moyen d'explications et de patiente collaboration avec les gens, mais en imposant ses conceptions et en exigeant une soumission absolue à son opinion. Quiconque s'opposait à sa conception était destiné à être retranché de la collectivité dirigeante et voué par la suite à l'annihilation morale et physique. Cela fut particulièrement vrai pendant la période qui a suivi le dix-septième congrès, au moment où d'éminents dirigeants du parti et des militants honnêtes et dévoués à la cause du communisme, sont tombés victimes du despotisme de Staline."

     Voilà qui est sans appel. D'autant que les formules "annihilation morale et physique" et "tombés victimes du despotisme" ouvrent la voie à toutes les interprétations possibles..., le tout frappant des "militants honnêtes et dévoués".

     Mais alors, pourquoi trouvons-nous immédiatement après (c'est-à-dire sans aucune transition) ce paragraphe :
     "Nous devons affirmer que le parti a mené un dur combat contre les trotskystes, les droitiers et les nationalistes bourgeois et qu'il a désarmé idéologiquement tous les ennemis du léninisme. Ce combat idéologique a été mené avec succès, ce qui a eu pour résultat de renforcer et tremper le parti. Là, Staline a joué un rôle positif."

     Ainsi, lorsqu'il s'est agi de "renforcer et tremper le parti", la personnalité même de Staline est devenue un atout... Dans quel contexte, "en imposant ses conceptions et en exigeant une soumission absolue à son opinion", un tel personnage pouvait-il présenter un intérêt certain ? Lisons la suite immédiate (page 13) :
     "Le parti a mené une vaste lutte idéologique et politique contre ceux qui dans ses propres rangs avançaient des thèses antiléninistes, qui représentaient une ligne politique hostile au parti et à la cause du socialisme. Cela a été une lutte opiniâtre et difficile, mais nécessaire, car la ligne politique, aussi bien du bloc trotskyste-zinoviéviste que des boukhariniens, conduisait en fait à la restauration du capitalisme et à la capitulation devant la bourgeoisie mondiale."

     Comme nous le constatons, pour le rapport Khrouchtchev, la personnalité de Staline était un puissant élément de garantie du maintien de la ligne définie par Lénine... pour ne pas devoir capituler "devant la bourgeoisie mondiale". Quel vilain personnage, n'est-ce pas, madame Arendt?

     Mais il y a mieux encore (page 13) :
     "Considérons un instant ce qui serait arrivé si, en 1928-1929, la ligne politique de la déviation droitière ou l'orientation vers le 'socialisme à pas de tortue' ou vers le koulak, etc., avait prévalu parmi nous. Nous ne posséderions pas maintenant une puissante industrie lourde, nous n'aurions pas les kolkhozes, nous nous trouverions désarmés et faibles devant l'encerclement capitaliste."

     A commencer par celui qui avait été conçu et réalisé par Hitler, près de vingt ans plus tôt...

     Alors, ce rapport Khrouchtchev?... N'est-ce pas aussi un hymne à Staline?... Et pourtant, nous ne faisons encore que commencer à le lire...

Posté par cunypetitdemange à 11:24 - Permalien [#]
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30 mai 2012

16. Staline aurait-il durci le ton sans raisons ?

     Le désaveu, par le rapport Khrouchtchev, de la brutalité politique de Staline provient d'une différence d'appréciation de la gravité de la situation existant à partir de 1934. Or, il ne faut pas perdre de vue que le XXème congrès se réunit en 1956, c'est-à-dire 22 ans plus tard, avec entre-temps rien qu'une guerre mondiale dont la principale victime, mais aussi la grande victorieuse, a été l'URSS de... Staline, dont il vient immédiatement à l'esprit que les décisions politiques, même brutales, n'ont pas été pour rien dans un tour de force sur lequel aucun pays occidental ni les Etats-Unis eux-mêmes ne comptaient..., bien au contraire.

     Certes, la période que le rapport Khrouchtchev consent à mettre à l'actif de Staline - 1928-1929 - n'avait pas atteint le niveau de violence de celle qui a débuté en 1934. C'est ce qu'il constate (page 14) :
     "Il est intéressant de noter le fait que même pendant que se déroulait la furieuse lutte idéologique contre les trotskystes, les zinoviévistes, les boukhariniens et les centres, on n'a jamais pris contre eux des mesures de répression extrême. La lutte se situait sur le terrain idéologique."

     S'agissait-il d'une forme de mansuétude? Que nenni, ainsi que le reconnaît le rapport lui-même :
     "Il faut bien dire qu'en ce qui concerne les personnes qui, de leur temps, s'étaient opposées à la ligne du parti, il n'y avait souvent pas suffisamment de raisons sérieuses pour leur annihilation physique."

     "Annihilation physique"... Qu'est-ce à dire?... Privation de liberté? Exécution avec ou sans jugement? Et pour des faits sans réelle gravité? Ou pour des crimes mettant en jeu la sécurité intérieure ou extérieure du pays?...

     Regardons cela de plus près, et, avec le rapport Khrouchtchev, revenons sur l'époque de la révolution d'Octobre, de la fin de la première guerre mondiale, et de la guerre civile qui l'a suivie jusqu'au début des années 20, et sur le sort des opposants politiques les plus déterminés :
     "Certaines de ces personnes avaient commis des erreurs du vivant de Lénine, mais malgré cela Lénine avait profité de leur travail, il les avait corrigées et il avait fait tout son possible pour les maintenir dans les rangs du parti ; il les invitait à suivre son exemple."

     Cependant cette mansuétude de Lénine ne portait que sur des erreurs qui, pour être parfois d'une exceptionnelle gravité (il faudrait ici revenir sur ce que Lénine lui-même appellera "l'épisode d'octobre de Zinoviev et de Kamenev", qui précède donc l'installation du pouvoir bolchevique), ne menaçaient pas la survie même d'un régime soviétique par ailleurs encore inexistant.

     Dans le cas contraire, il ne pouvait qu'en aller autrement, même si cela ne devait être fait qu'à contre-coeur. C'est à nouveau le rapport Khrouchtchev qui le dit à propos du "père fondateur" (page 20) :
     "Lénine n'eut recours aux méthodes sévères que dans les cas où cela était le plus nécessaire, lorsque les classes exploitantes existaient toujours et s'opposaient vigoureusement à la révolution, lorsque la lutte pour la survivance revêtait les formes les plus aiguës, y compris même une guerre civile."

    Ainsi, dans l'urgence et sous la menace d'une sorte de mort collective (ici du fait de la famine consécutive à la guerre extérieure et civile), le pire pouvait se produire avec ses conséquences sur l'état d'esprit de l'ensemble de la population (page 24) :
     "Des arrestations et des déportations massives de plusieurs milliers de personnes, des exécutions sans procès et sans instruction, créérent des conditions d'insécurité, de peur, et même de désespoir."

     Que dire donc de ce qui était en gestation lorsque Staline se voit contraint, en 1934, de revenir aux mesures les plus brutales?

     30 janvier 1933 : Hitler est devenu chancelier du Reich. 30 juin 1934 : c'est le massacre de la Nuit des longs couteaux, avec en particulier l'assassinat du  général von Schleicher, ancien chancelier lui-même, qui entretenait de bons contacts avec le régime soviétique. Et puis, le 1er décembre 1934, un événement crucial qui va changer la donne du tout au tout :
     "Après l'assassinat criminel de S. M. Kirov, commencèrent les répressions de masse et les brutales violations de la légalité socialiste."

     L'étape suivante commence deux ans plus tard (page 29) :
     "Les répressions de masse s'accrurent d'une façon extraordinaire à partir de la fin 1936."

     Cette année-là, Hitler avait réoccupé la Rhénanie, les généraux espagnols, et Franco parmi eux, avaient déclenché un putsch contre la république du Frente popular. Deux ans plus tard, à Munich, la France et la Grande-Bretagne abandonnaient, fin septembre 1938, la Tchécoslovaquie à l'Allemagne nazie qui venait de pratiquer l'Anschluss de l'Autriche (mars 1938), avant d'attaquer la Pologne en septembre 1939, etc...

    L'époque était-elle si calme qu'il faille s'étonner de voir Staline s'efforcer de parer au plus pressé, et d'organiser une victoire dont, en 1945, personne au monde ne doutait pas qu'elle fût effectivement la sienne?

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29 mai 2012

17. Selon le rapport Khrouchtchev, la bonne foi de Staline est entièrement hors de cause

     Peu à peu, nous en arrivons à la fin du discours de Khrouchtchev devant le XXème Congrès du parti communiste soviétique en 1956. Et nous allons, encore et toujours, de surprise en surprise... Voici d'abord une conclusion  qui ne fait pas vraiment de Staline ce monstre assoiffé de sang dont on voudrait voir, dans le rapport Khrouchtchev, l'acte d'accusation. Nous en sommes même très loin (page 91) :
    
"Nous considérons que Staline a été encensé à l'excès. Mais, dans le passé, Staline a incontestablement rendu de grand services au parti, à la classe ouvrière, et au mouvement international ouvrier."

     ...A ce mouvement international ouvrier dont on voit ce qu'en Europe, il est maintenant devenu, et dans quelle déshérence intellectuelle il a été complètement délaissé par des partis communistes nationaux dont on pourrait dire qu'ils n'ont jamais su, par eux-mêmes, ni faire fructifier le travail d'analyse de Marx et d'Engels, ni éclairer, pour leur propre usage, l'action politique déterminante de Lénine et de Staline.

     Et voici maintenant l'adieu que Khrouchtchev lui-même adresse à celui dont il sait pertinemment en quoi il a été pour lui et pour toute une génération de militants et de militantes communistes de par le monde un grand-frère extrêmement méconnu, après sa mort, comme il l'avait fondamentalement été durant toute sa vie :
    "Cette question se complique du fait que tout ce que nous venons de discuter s'est produit du vivant de Staline, sous sa direction et avec son concours ; Staline était convaincu que c'était nécessaire pour la défense des intérêts de la classe ouvrière contre les intrigues des ennemis et contre les attaques du camp impérialiste. En agissant comme il l'avait fait, Staline était convaincu qu'il agissait dans l'intérêt de la classe laborieuse, dans l'intérêt du peuple, pour la victoire du socialisme et du communisme. Nous ne pouvons pas dire que ses actes étaient ceux d'un despote pris de vertige. Il était convaincu que cela était nécessaire dans l'intérêt du parti, des masses laborieuses, pour défendre les conquêtes de la révolution. C'est là que réside la tragédie." (page 91)

     Ce moment de recueillement sur la personnalité de Staline ne serait évidemment pas complet si nous n'en venions pas, pour finir, au témoignage de Lénine lui-même, témoignage qui s'offre dans ce qu'il est convenu d'appeler son "Testament", c'est-à-dire dans un document qui porte les dates du 22 décembre 1922 et du 4 janvier 1923, celle-ci précédant sa mort d'un an et quelques jours...

    Selon sa façon très personnelle de prendre tous les problèmes qu'il souhaite aborder, Lénine définit d'abord un cadre général :
     "Notre Parti s'appuie sur deux classes, et c'est pourquoi son instabilité est possible et inévitable sa désagrégation, si, entre ces deux classes, un accord ne peut s'établir. Dans ce cas, il serait même inutile de prendre telles ou telles mesures, voire de délibérer sur la stabilité de notre comité central. Nulle mesure, dans un tel cas, ne se montrerait propre à prévenir la scission. Mais j'espère que c'est là un avenir trop lointain et un événement trop improbable pour en parler ici." (page 101)

     Cette scission possible, qu'il laisse comme un problème entièrement irrésolu à ses successeurs quels qu'ils soient, concerne la classe ouvrière et la classe paysanne réunies dans le parti bolchevique. Il s'agit d'une question, celle de l'unité d'action, qui se présente comme l'un des fils rouges qui parcourent les travaux de Marx, Engels et Lénine.* Voilà la tragédie dont Staline a dû se rendre maître jusqu'à pouvoir produire, à travers elle, la victoire de 1945, dont il n'y a jamais eu de véritables héritiers, ni en URSS ni en Europe.

     Revenons au texte de Lénine (page 101) :
     "Ce que j'ai en vue, c'est la stabilité du comité central comme garantie contre la scission dans le proche avenir et j'ai l'intention d'examiner ici une série de considérations de caractère purement personnel."

     Vont alors défiler six personnages que Lénine doit départager selon la thématique de la scission à éviter dans un proche avenir, car, pour des temps plus lointains, il est clair que c'est la classe ouvrière qui devra l'emporter pour des raisons que nous n'avons pas à étudier ici. Or, ce qui porte la scission en son coeur, en termes marxiens, cela s'appelle un processus dialectique. Par conséquent, le souci premier de Lénine ne peut être que de définir, parmi les six cas étudiés, le personnage qui aura les meilleures aptitudes à l'analyse dialectique et à la mise en oeuvre des lignes d'action définies par cette même analyse dialectique.

     Le décor étant fixé, voici venir, selon l'ordre de passage que Lénine leur attribue : Staline, Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Piatakov. Nous retenons notre souffle.

     *  Du fait de sa construction temporelle particulière, le livre "Entretiens avec Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Lénine" de Michel J. Cuny, Editions Paroles Vives, 2008, offre un panorama saisissant de ce type de continuité à la fois théorique et pratique.

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28 mai 2012

18. Le "Testament" de Lénine

     Parmi les six personnages sur lesquels s'arrête l'attention d'un Lénine à la recherche d'une solution pour les temps qui suivront sa disparition, disparition dont il sait qu'elle est désormais proche, il y en a deux qui occupent une place spéciale dans son esprit :
     "Je crois que l'essentiel dans la question de la stabilité vue sous cet angle [d'évitement d'une éventuelle scission de Parti], sont des membres du comité central tels que Staline et Trotsky. Les rapports entre eux constituent à mon avis une grande moitié des dangers de scission qui pourrait être évitée."

     Pour nous, qui connaissons la suite, la pertinence du propos est tout à fait saisissante, le dénouement que l'on sait étant destiné à intervenir 17 ans plus tard à travers l'élimination physique de Trotsky... dont tout le comportement, en face de Lénine dès 1905, puis de Staline pour une vingtaine d'années au moins, reste à étudier, et réserve sans doute encore bien des surprises, pas toutes nécessairement congrues à l'image que certains aimeraient pouvoir continuer à se faire de lui.

     Quant au premier, ce monstre qui plane, aujourd'hui et pour longtemps encore sans doute, sur l'Histoire du XXème siècle, que va donc nous en dire le très perspicace Lénine?
     "Le camarade Staline, en devenant secrétaire général, a concentré dans ses mains un pouvoir immense et je ne suis pas convaincu qu'il puisse toujours en user avec suffisamment de prudence."

     A contrario, nous voyons que Lénine lui-même est ici tout ce qu'il y a de plus prudent... Qu'en sera-t-il avec Trotsky sur le cas duquel il vient immédiatement après la phrase précédemment citée et qui se rapportait à Staline ?
     "D'autre part, le camarade Trotski, comme l'a déjà démontré sa lutte contre le comité central à propos de la question du commissariat du peuple aux voies de communication, ne se distingue pas seulement par les capacités les plus éminentes. Personnellement, il est, certes, l'homme le plus capable du comité central actuel, mais il est excessivement porté à l'assurance et entraîné outre mesure par le côté purement administratif des choses."

     Mais Lénine n'en a pas pour autant fini avec lui... En effet, voici comment le "testateur" aborde les cas Zinoviev et Kamenev :
     "Je ne vais pas ensuite caractériser les autres membres du comité central d'après leurs qualités personnelles. Je rappellerai seulement que l'épisode d'octobre [1917] de Zinoviev et de Kamenev n'a évidemment pas été occasionnel, mais qu'il ne peut guère plus leur être personnellement reproché que le non-bolchevisme au camarade Trotsky."

     Qu'est-ce à dire?

     Depuis 1905, Lénine n'avait cessé de ferrailler contre Trotsky en revenant régulièrement sur cet écueil majeur qui faisait de ce dernier tout ce que l'on voudra sauf un connaisseur et praticien de la pensée de Marx... Ainsi, à chaque occasion, son analyse marquait-elle une déviation saisissante, et parfois extrêmement choquante, par rapport à celle du bolchevik Lénine : l'affrontement pouvait être extrêmement violent, et déboucher sur des comportements politiques opposés et durables qui ont souvent troublé l'ensemble des révolutionnaires du temps de la Russie encore stariste en les divisant... Pour sa part, Lénine a longtemps espéré que Trotsky - dont il n'a cessé de saluer les extrêmes qualités intellectuelles - finirait par choisir d'intégrer la dialectique matérialiste. Au moment où il rédige son "Testament", on voit qu'il n'y croit plus.

     Poursuivons l'énumération sans davantage de commentaire puisque nous y retrouvons la ligne de faille essentielle de... la dialectique :
     "Quant aux jeunes membres du comité central, je veux dire quelques mots de Boukharine et de Piatakov. Ils sont, à mon avis, les plus marquants parmi les forces jeunes, et il faut, à leur égard, avoir en vue ce qui suit : Boukharine n'est pas seulement le plus précieux et le plus fort théoricien du Parti, et aussi légitimement considéré comme le préféré de tout le Parti, mais ses conceptions théoriques ne peuvent être considérées comme vraiment marxistes, qu'avec le plus grand doute, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n'a jamais appris et je crois qu'il n'a jamais compris vraiment la dialectique).

     Dernier mot pour le bon exécutant : "Piatakov est incontestablement un homme de volonté et de capacité les plus éminentes ; mais il incline trop à l'administration et au côté administratif des choses pour qu'on puisse s'en remettre à lui dans une question politique sérieuse."

     Aurions-nous ainsi fait le tour de la question "Staline" telle qu'elle se pose à l'endroit qu'occupe Lénine lui-même à la fin de l'année 1922 ?

     Non : il nous manque tout simplement le dernier coup de théâtre!...

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27 mai 2012

19. Lénine pris en tenailles entre Nadejda Kroupskaya et Joseph Staline

     Lénine avait rédigé son "Testament" le 22 décembre 1922. Or, le lendemain, et sans qu'il le sache, sa femme Nadejda Kroupskaya adressait la lettre suivante à Kamenev :
     "Léon Borisovitch! A la suite d'une courte lettre que m'a dictée avec l'autorisation des médecins, Vladimir Ilitch, Staline est entré hier dans une violente et inhabituelle colère contre moi." Plus loin, Nadejda Kroupskaya ajoutait encore : "Ce que l'on peut - et ce que l'on ne peut pas - discuter avec Ilytch je le sais mieux que n'importe quel médecin, parce que je sais ce qui le rend ou ne le rend pas nerveux. En tout état de cause je le sais mieux que Staline."

     Comme il semble, le différend entre Staline et la femme de Lénine portait sur les précautions à prendre pour ne pas aggraver l'état de santé de Lénine - extrêmement affaibli -, et ceci, sous la responsabilité plus particulière des médecins réunis autour de lui. S'il faut en croire le schéma développé par Nadejda Kroupskaya elle-même, elle aura obtenu, de ces derniers, l'autorisation de se faire dicter par Lénine une courte lettre, initiative dont Staline aura pensé qu'elle représentait une prise de risque inutile. Pour ménager l'avenir, il a manifesté sa réprobation par téléphone auprès de l'"imprudente", phénomène dont on peut imaginer à quel point, quelle qu'en soit d'ailleurs la forme plus ou moins délicate, il devait heurter la sensibilité d'une épouse qui, depuis longtemps déjà, subissait une situation familiale excessivement dramatique...

     Faute de pouvoir se plaindre auprès de Lénine lui-même, qu'elle aura voulu ménager en la circonstance, Nadejda Kroupskaya a choisi de faire de son accrochage avec Staline une question politique majeure : en prévenant Kamenev, elle prévenait le comité central, et lui offrait un éventuel argument contre Staline, dans le contexte de la rédaction, la veille, du "Testament" dont il n'est guère possible qu'elle ait pu ignorer l'existence.

     Or, tout ceci fait le point de départ du rapport Khrouchtchev qui interviendra trente-quatre ans plus tard... C'est-à-dire que nous tenons, là, les tout premiers mots de l'explication finale qui aura permis à l'Histoire de faire de Staline un criminel par dizaines de millions. Il ne sera donc pas inutile de nous y attarder un peu, et en reprenant, ici, le fil du rapport Khrouchtchev qui, après nous avoir donné le contenu de la lettre à Kamenev, nous fournit celui d'une lettre adressée, cette fois, par Lénine soi-même à Staline, le 5 mars 1923, c'est-à-dire un peu plus de deux mois plus tard...

     C'est tout le temps qu'il aura fallu à Nadejda Kroupskaya pour juger que les nerfs de son mari pourraient enfin subir sans trop de mal l'annonce rétrospective des brutalités dont elle avait été victime de la part de Staline. Voici donc Lénine embarqué, malgré lui, dans une affaire plutôt embarrassante. Jetons-nous sur sa lettre au "futur" coupable de l'essentiel des maux du XXème siècle :
     "Cher Camarade Staline, Vous vous êtes permis d'appeler cavalièrement ma femme au téléphone et de la réprimander d'une façon grossière. En dépit du fait qu'elle vous ai dit qu'elle acceptait d'oublier les propos qui avaient été échangés, elle a néanmoins mis Zinoviev et Kamenev au courant. Je n'ai pas l'intention d'oublier si facilement ce qui a été fait contre moi, et il est inutile que j'insiste sur le fait que je considère comme dirigé contre moi ce qui a été fait contre ma femme. Par conséquent, je vous demande d'examiner attentivement si vous êtes d'accord pour vous rétracter et vous excuser ou si vous préférez que nos relations soient interrompues. Sincèrement : Lénine."

     Chaque mot vaudrait d'être regardé de près. La formule de "demande d'examiner attentivement si vous êtes d'accord pour..." est déjà, à elle seule, tout un programme... éminemment diplomatique, en vue de "relations" qui menacent - et quelle terrible menace! - d'être, au pire, "interrompues". Quant à la partie adverse, elle ne sort pas spécialement grandie de l'épreuve de la fessée dont on ne sait pas vraiment qui des deux protagonistes l'aura reçue : Nadejda avait donc promis au féroce Staline d'oublier non pas seulement ses propos à lui mais "les propos qui avaient été échangés". Peut-être faut-il penser qu'ils ne s'étaient guère écartés d'une certaine parité dans l'alacrité... Et cette promesse, elle ne l'a pas tenue... Ensuite, par-delà Kamenev, il y aura eu Zinoviev...

     Laissons-là cet énorme bruit qui n'est qu'enfantillage. Ce qui est plus sérieux, c'est le "codicille" que Lénine a ajouté à son "Testament" une douzaine de jours après l'avoir rédigé, mais quelques semaines avant de savoir que Staline pouvait même essayer de protéger la santé du mari de Nadejda Kroupskaya jusqu'à l'intérieur de leur couple :
     "Staline est trop brutal, et ce défaut, tout à fait supportable dans les relations entre nous communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C'est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui n'aurait pour tout avantage sur le camarade Staline que d'être plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc... Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour se préserver de la scission et du point de vue de ce que j'ai écrit plus haut des rapports mutuels entre Staline et Trotsky, ce n'est pas une bagatelle, ou alors, c'est une bagatelle qui peut se révéler d'une importance décisive."

     Trouver "un homme qui n'aurait pour tout avantage sur le camarade Staline que..." Car, pour le reste, il était assez clair, selon Lénine, qu'il serait difficile de faire mieux. C'est effectivement ce que pensèrent les camarades : Staline a conservé son poste de secrétaire général.

     Pour en finir avec le rapport Khrouchtchev, n'oublions toutefois pas la remarque selon laquelle la brutalité de Staline apparaissait à Lénine comme un "défaut tout à fait supportable dans les relations entre nous communistes". Car cela nous renvoie à un petit bout de phrase que nous n'avons pas encore rapporté, mais qui figure dans la lettre de Nadejda Kroupskaya à Kamenev juste après les mots "violente et inhabituelle colère contre moi" : "Ce n'est pas d'hier que je suis au parti."

     Ainsi même Lénine n'a-t-il pas été en situation de prendre Staline en défaut, y compris dans cette petite affaire "entre nous communistes" (Nadejda Kroupskaya comprise). C'est tout dire de la faiblesse intrinsèque du rapport Khrouchtchev dans la mise en cause, et en exergue, des "crimes de Staline".

    

Posté par cunypetitdemange à 13:34 - Permalien [#]
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